Montres de luxe et Métiers d’art : le guillochage

Par Paul Ragiac, le 21 mai 2013
Technique décorative parmi les plus anciennes de l’horlogerie, le guillochage était à l’origine effectué à la main. Partons à la découverte, photos à l’appui, d’un métier qui s’est depuis mécanisé. Partager ce Dossier thématique

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Les origines du guillochage

Le guillochage est une technique de gravure en creux qui remonte au XVIème siècle.
Elle consiste à orner une surface de traits parallèles, rectilignes ou courbes qui peuvent ou non s’entrecroiser.

Abraham-Louis Breguet est à l'origine de l'introduction du guillochage en horlogerie. Ici, une petite montre de poche Breguet dont la boîte en or et le cadran argent sont guillochés - pièce vendue en 1813 à l'Impératrice Marie-Louise.

Ce que l’on nomme guillochure désigne habituellement chacun des traits qui constituent un décor guilloché, tandis que leur ensemble est appelé guillochis.
Un guillochis peut être gravé sur de l’ivoire, de la pierre ou du bois. Il peut également être peint ou dessiné comme sur les timbres-poste ou sur les billets de banque.

A l’origine, le guillochage du métal se faisait à la main, armé d’un burin.
La difficulté consistait alors pour l’artisan à placer ses guillochures de façon régulière et symétrique.

C’est au XVIIIème siècle que cette technique de gravure se mécanise avec l’apparition des machines à guillocher, qui constituent alors une véritable révolution.
Animées par la main de l’homme, elles offrent une plus grande régularité dans la gravure, permettant de resserrer les guillochures entre elles et d’en complexifier les motifs.
Si certaines machines gravent des lignes droites, d’autres offrent l’opportunité de suivre des tracés circulaires ou concentriques, ouvrant ainsi la porte à une infinité de nouveaux dessins.

Ci-dessus : montre Breguet Heritage Tourbillon - Vue de son cadran galbé en or 18 carats argenté guilloché main.

Au XIXème siècle, la technique connaît son heure de gloire.
Les célèbres créations du joaillier russe Pierre-Karl Fabergé en constituent le fleuron le plus emblématique, avec notamment ses fameux guillochis émaillés.
De nombreux objets de luxe sont ainsi anoblis par ce procédé : tabatières, plateaux ou encore petits coffrets à bijoux.

C’est toutefois Abraham-Louis Breguet, fondateur des montres Breguet, qui introduit la technique en horlogerie dès 1786 et qui en est, aujourd’hui encore, l’un des plus impressionnants représentants avec Vacheron Constantin.

 

Si le guillochage du boîtier des montres présente l’avantage de limiter les marques d’usure, son utilisation au niveau du cadran ne saurait se réduire à une simple décoration.
En effet, par le biais des reliefs et des contrastes qui en résulte, le guillochage permet d’organiser l’affichage et d’en améliorer sensiblement la lecture.

 

Les techniques de guillochage actuellement employées en horlogerie

Aujourd’hui encore, le guillochage est une technique décorative largement utilisée en horlogerie.
De nombreux fabricants de montres y ont recours, aussi bien au niveau du cadran que du boîtier. Il est également fait appel à ce procédé pour décorer certaines pièces du mouvement telle que la masse oscillante.

Symbole de tradition et de qualité, le guillochage connaît même depuis une quinzaine d’années un certain regain d’intérêt.
A côté des motifs traditionnels comme les décors clou de Paris, panier ou grain d’orge, de nouveaux motifs sont proposés, renouvelant ainsi le genre.

Machine à guillocher main - photo prise à l'occasion du SIHH 2012 sur le stand des montres Vacheron Constantin.

Si la méthode traditionnelle reste par excellence le guillochage main, d’autres méthodes sont également apparues au cours du XXème siècle, amenant l’industrialisation de la technique et la diminution de la part de l’homme dans la réalisation du travail.
De nouveaux appareillages voient le jour comme les machines automatiques, les machines à graver, les machines à estamper ou encore tout récemment les machines à commande numérique.

Toutefois, parmi ces différents procédés, seul l’étampage a réellement permis de démocratiser cette décoration, même si on ne peut pas à proprement parler ici de guillochage. En effet, l’étampage consiste à réaliser un décor à partir d’une matrice guillochée pressée contre le métal. Le décor n’est donc pas gravé mais frappé - ce qui limite la profondeur de ses reliefs et n’offre pas les mêmes jeux de lumière qu’un décor réalisé de façon traditionnelle.
Si l’étampage est employé presque systématiquement sur les montres entrée et moyen de gamme, ce n’est pas le cas des autres méthodes dont la complexité les réserve à une catégorie de montres haut de gamme.
C’est le cas du guillochage machine, grande spécialité de la maison Audemars Piguet et, a fortiori, du guillochage main que les montres Vacheron Constantin et Breguet illustrent parfaitement.

 

Illustration d’un guillochage machine : l'Audemars Piguet Royal Oak

C’est un détail auquel on ne prête pas nécessairement attention, mais la Royal Oak présente un cadran guilloché doté d’une tapisserie gravée par guillochage machine.
Si ces dernières années la collection s’est enrichie des décors Grande et Méga Tapisseries, le tout premier modèle sorti en 1972 était pourvu d’un motif dit Petite Tapisserie.

Audemars Piguet Royal Oak Offshore Diver Carbone (Réf. 1570) : cadran avec motif Méga Tapisserie.

Conçu par Roland Tille, ce décor est composé d’une multitude de carrés de forme pyramidale séparés par un simple quadrillage.
A l’époque, pour parvenir à ce résultat, le célèbre cadranier a l’idée de remettre en marche d’anciennes machines à graver laissées à l’abandon.
Le guillochage est alors peu en vogue et la démarche plutôt originale et audacieuse.

Accentuant le profil brut et géométrique du boîtier de la Royal Oak, le décor Petite Tapisserie retient immédiatement l’attention du génial designer de cette montre devenue icône, Gérald Genta. C’est ainsi ce dernier que choisira le père de la Royal Oak parmi les 13 autres prototypes que Roland Tille lui présentera.

Aujourd’hui encore, les cadrans de la célèbre montre sportive d’Audemars Piguet sont toujours fabriqués selon le même procédé de guillochage machine.
Toutefois, la marque a récemment internalisé sa production de cadrans, ayant fait l’acquisition d’anciennes machines à graver qu’elle a directement fait venir des Etats-Unis et du Canada jusque dans ses ateliers en Suisse.

Audemars Piguet Royal Oak (Réf. 15400) : cadran avec motif  Petite Tapisserie.

Bien que le procédé soit en partie automatisé, chaque cadran de Royal Oak, suivant son diamètre, nécessite entre 20 et 50 minutes pour être intégralement gravé.

La moindre erreur de réglage peut avoir des répercussions importantes et nécessite de la part du guillocheur machine qu’il connaisse et ajuste parfaitement son outillage.

Fonctionnant sur le principe du pantographe, la machine automatique reproduit directement sur le cadran le motif à guillocher à partir d’un modèle de grand format.

 

Un doigt vient palper ce modèle de sa périphérie jusqu’à son centre tandis que le burin grave le cadran dans un mouvement en spiral.
Une fois la tapisserie achevée, le cadran de la montre présente les traces du passage du burin, visibles notamment au travers d’un très léger sillon en colimaçon qui participe de l’esthétique du cadran.
Ce dernier sera ensuite verni puis retravaillé afin d’accueillir des index qui seront appliqués à la main.

 

Le guillochage main : la magie de la pièce unique - l’exemple de Vacheron Constantin

Réservé aux montres d’exception, le guillochage main requiert quant à lui des qualités humaines telles qu’habileté, patience et incontestablement une certaine dose de passion !
C’est une production dont la quantité est par nature limitée du fait qu’elle exige non seulement du temps pour sa réalisation mais qu’elle requiert en plus un savoir-faire précieux et rare qui exclut toute notion de rentabilité.

Guillochage main : contrairement au guillochage machine (dans ce cas, la tension est assurée par un ressort), c’est l’artisan qui exerce, de son autre main, une pression sur le burin...

Pour réaliser son travail, l’artisan guillocheur emploie deux types de machines à guillocher : celle à ligne droite et celle qui permet de tracer des lignes courbes, dite tour à guillocher.

Même si l’artisan utilise une machine pour réaliser son travail, celle-ci est entièrement animée par sa main grâce à une manivelle qui lui permet de déplacer la pièce à travailler.
Contrairement au guillochage machine - la tension est dans ce premier cas assurée par un ressort, c’est l’artisan qui exerce ici, de son autre main, une pression sur le burin.
Autant dire que la capacité à anticiper les effets produits par la machine est primordiale et que le résultat final dépend clairement de la capacité de l’artisan à ressentir les choses au travers de son outil.
Aussi, les guillochures creusées par le burin ne sont-elles jamais identiques d’une pièce à l’autre - ce qui explique l’unicité et le caractère exceptionnel de chaque montre dotée d’un cadran guilloché main.

Le temps investi joue par ailleurs un rôle important. L’activité en elle-même exige en effet une concentration et une habileté hors pair qui requièrent une certaine maîtrise mentale.
La tension qui en résulte contraint ainsi l’artisan à effectuer des pauses régulières - voire à passer parfois à un autre travail lorsque la situation l’exige.
Le guillochage main requiert par conséquent du temps. Mais un temps nécessairement incompressible et parfois difficile à maîtriser - un élément qui explique le coût des montres qui en bénéficient.

Vacheron Constantin Métiers d'art Les Univers Infinis : série de 3 montres exceptionnelles produites en édition limitée à 20 pièces - ici, le modèle Poisson dont le cadran associe guillochage main et émail cloisonné.

Aujourd’hui encore, même si les réalisations obtenues par le biais des machines à commandes numérique peuvent parfois donner des résultats impressionnants, le rendu du guilloché main offre une profondeur et des variations dont les renvois de lumière restent absolument uniques.

En la matière, les créations les plus impressionnantes sont encore celles qui conjuguent plusieurs métiers d’art à la fois, à l’instar de celles de la Manufacture Vacheron Constantin, dont la collection Métiers d’art est en soi une authentique célébration de l’artisanat.
L’une de ses dernières séries de montres, intitulée Métiers d’Art Les Univers Infinis, marie non seulement guillochage et émaillage, mais convoque également sertissage et gravure pour un résultat réellement époustouflant !

Chaque cadran issu de cette collection demande plusieurs semaines de travail avant d’être achevé, passant tour à tour entre les mains expertes des différents artisans d’art – avec en trame de fond l’angoisse du raté, dont aucun artisan n’est jamais à l’abri.
Respectant en effet un ordre de passage obligé entre les ateliers - celui du guillocheur étant parmi les derniers, il suffit du moindre faux pas pour que l’éclat d’un émail annule plusieurs centaines d’heures de travail !
Un équilibre fragile dont chaque pièce est à la fois le témoignage mais aussi l’aboutissement d’un parcours pour le moins exceptionnel...